Je ne suis pas malheureux — mais je ne suis pas vraiment heureux non plus
Il est difficile de formuler cette phrase. Car exprimer son insatisfaction alors qu’on n’a rien à redire donne l’impression d’être injuste. « J’ai tout ce qu’il me faut, que pourrais-je vouloir de plus ? »
Mais ce sentiment est bien réel. Et très répandu.
Le sociologue Corey Keyes a défini cet état comme le « languishing » — en français, le « dépérissement » ou « l'existence qui s'éteint » — (Journal of Health and Social Behavior, 2002). Ce n’est pas de la dépression ; mais ce n’est pas non plus vraiment le bonheur. Un entre-deux. Un état où la vie s’engourdit, où les couleurs s’estompent, où l’énergie diminue, sans qu’on puisse en trouver de raison précise.
Adam Grant a fait connaître ce concept à un large public dans le New York Times en 2021. C’est ainsi que de nombreuses personnes ont qualifié ce qu’elles ressentaient après la pandémie.
PERMA et la dimension manquante
Martin Seligman définit le bien-être à travers cinq dimensions (Flourish, 2011) : les émotions positives (P), l’engagement (E), les relations (R), le sens (M) et l’accomplissement (A).
Ce sentiment selon lequel « tout va bien, mais il manque quelque chose » indique le plus souvent que l’une de ces cinq dimensions a été négligée depuis longtemps. C’est souvent la dimension du sens qui fait défaut. On accomplit des tâches, on assume ses responsabilités, mais la réponse à la question « pourquoi est-ce important ? » s’est éloignée.
Parfois, c’est le progrès qui fait défaut. Les recherches de Mihaly Csikszentmihalyi sur le « flow » (Flow, 1990) montrent que la satisfaction provient en grande partie d’une concentration profonde sur une tâche difficile mais réalisable. Lorsque la vie devient routinière, ces occasions de concentration se font plus rares.
L’accoutumance hédonique et pourquoi nous nous y habituons
En psychologie, il existe un processus appelé « accoutumance hédonique ». Après avoir vécu un changement, qu’il soit positif ou négatif, l’individu s’habitue de manière prévisible à l’impact émotionnel de ce changement et revient à un point de référence.
Ce processus d’adaptation fait partie du mécanisme qui crée le sentiment que « tout va bien ». Avec le temps, ce que l’on a acquis devient la norme ; le plaisir ne se fait plus sentir aussi intensément qu’auparavant. Ce n’est pas un dysfonctionnement, mais une adaptation biologique. Cependant, si on la laisse s’installer sans s’en rendre compte, elle rend plus difficile la réponse à la question : « Que faut-il pour se sentir bien ? »
Que signifie ce sentiment ?
Le sentiment de languissement est un signal d’alerte : quelque chose doit changer. Mais quoi ?
Souvent, ce n’est pas un grand changement, mais une petite chose. Revenir à quelque chose qui te demande vraiment des efforts. Avoir une conversation que tu repousses depuis longtemps. Consacrer un peu de temps à quelque chose qui a du sens pour toi, mais que tu as laissé de côté par inertie.
Cette démarche peut sembler insignifiante. Mais les recherches sur le « languishing » montrent que le simple sentiment d’avoir fait un petit pas en avant constitue un point de départ suffisant pour transformer cet état.
« Le languishing n’est pas l’absence de dépression ; c’est l’absence de développement. » > Corey Keyes, Journal of Health and Social Behavior, 2002
Le point de vue de Cevvela
- Le sentiment que « tout va bien, mais qu’il manque quelque chose » n’est pas un signe de faiblesse de caractère ; il s’agit de l’état de « languishing » (marasme) défini par Keyes (2002).
- Ce sentiment indique le plus souvent que l’une des dimensions suivantes — le sens, le progrès ou la relation — est négligée depuis longtemps (Seligman, 2011).
- L’adaptation hédonique normalise les acquis ; ce processus est biologique, mais lorsqu’il est laissé à lui-même sans que l’on en prenne conscience, il engendre de l’insatisfaction.
- Ce ne sont pas les grands changements, mais les petits signes de progrès qui constituent un point de départ suffisant pour transformer cet état.
- Le coaching peut être utilisé dans ce processus pour mettre en lumière la dimension manquante et identifier la prochaine étape concrète.
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