Performance de force et refoulement corporel
Le rôle de dirigeant s'accompagne d'une attente en matière de performance : être fort, déterminé, calme, inébranlable. Cette attente se transforme, sans qu'on s'en rende compte, en une pratique de refoulement des signaux corporels.
« Je suis fatigué, mais je ne le montrerai pas. » « Je suis inquiet, mais je ne céderai pas à la panique. » « J’ai l’estomac noué, mais je dois prendre une décision. » Dans le contexte du leadership, ces phrases apparaissent comme des vertus. Mais elles ont un coût physiologique — et ce coût s’accumule avec le temps.
L’émoussement de la conscience intéroceptive
Une répression chronique émousse le système intéroceptif. Le cerveau apprend : « Ces signaux ne seront pas traités, ils seront ignorés. » Avec le temps, ces signaux commencent à être perçus avec moins d’intensité — ou sont détectés trop tard.
Les recherches de Sarah Garfinkel et Hugo Critchley montrent que la précision interoceptive diminue en l’absence de pratique. Tout comme un athlète perd la force d’un muscle qu’il n’utilise pas, la capacité interoceptive inutilisée s’affaiblit.
Pour les dirigeants, cela signifie qu’au moment de prendre les décisions les plus critiques — sous forte pression, dans un contexte de grande incertitude —, les signaux corporels deviennent les moins accessibles. Précisément au moment où on en a le plus besoin.
Vitesse de décision et réduction des signaux corporels
Les environnements très exigeants génèrent des cycles de décision rapides. D’une réunion à l’autre, d’une crise à l’autre. Ce rythme ne laisse pas de place au traitement des signaux corporels.
Dans le cadre du modèle « système 1 / système 2 » de Daniel Kahneman : ce rythme effréné met en avant le système 1 (rapide, automatique) et supprime la pause nécessaire au passage vers le système 2 (lent, évaluateur). Les signaux corporels font partie intégrante du processus du système 2 — et lorsque ce processus est raccourci, ces signaux sont ignorés.
Les recherches brossent un tableau différent
Les recherches sur la performance en matière de leadership définissent la conscience corporelle non pas comme une « compétence non technique », mais comme un facteur de performance mesurable.
Les travaux de Richard Boyatzis et Annie McKee sur le « leadership résonnant » (Resonant Leadership, 2005) montrent que l’une des caractéristiques communes aux dirigeants hautement performants est la conscience de soi — et sa dimension corporelle. La capacité à réguler ses émotions, l’empathie et la prise de décision claire en situation de stress sont toutes liées à la conscience intéroceptive.
Interventions pratiques
Trois interventions étayées par la recherche :
Pratique brève de pleine conscience : même 10 minutes par jour ont un effet mesurable sur la précision interoceptive et la VRC — comme l’ont démontré des études menées sur huit semaines.
Une activité physique régulière : l’exercice aérobique active le système interoceptif et favorise la régulation de l’axe HPA.
Balayage corporel avant la prise de décision : la question « Que me dit mon corps en ce moment ? », suivie d’une pause de 60 secondes avant la prise de décision, constitue un outil d’intégration simple mais efficace.
« Un dirigeant qui n’écoute pas son propre corps ne peut pas non plus écouter son équipe. » > Adapté de Richard Boyatzis et Annie McKee, Resonant Leadership, 2005
Le point de vue de Cevvela
- L’attente de force inhérente au rôle de dirigeant se transforme en une pratique consistant à réprimer les signaux corporels — et cette répression émousse la capacité interoréceptive.
- Le rythme effréné du cycle décisionnel ne laisse pas de place au traitement des signaux corporels ; c’est dans les moments les plus critiques que le corps est le moins accessible.
- Une forte conscience interoceptive confère aux dirigeants un avantage mesurable en matière de régulation émotionnelle, d’empathie et de qualité des décisions prises sous pression (Boyatzis & McKee, 2005).
- La pleine conscience, l’activité physique et l’auto-évaluation corporelle avant la prise de décision constituent des interventions pratiques étayées par la recherche.
- Dans ce contexte, le coaching peut être utilisé pour réactiver la conscience corporelle des dirigeants et l’intégrer dans le cycle de performance.
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