Un matin, tout change, mais en réalité, rien ne change
Ce premier soir après la cérémonie de remise des diplômes, il existe un nom pour désigner ce sentiment que de nombreux diplômés décrivent : le vide. Pendant quatre ans, voire plus, tout avait été organisé en fonction d’un objectif : les examens, les semestres, les programmes. D’un coup, ce cadre disparaît.
Ce n’est pas un sentiment passager. L’identité que l’esprit humain a construite autour de ce cadre est elle aussi ébranlée.
Jeffrey Arnett définit la période comprise entre 18 et 29 ans comme « l’âge adulte émergent » (emerging adulthood) (Emerging Adulthood, 2004). L’une des cinq caractéristiques fondamentales de cette période est la quête d’identité. La personne continue de chercher à répondre à la question « Qui suis-je et que veux-je ? ». L’obtention du diplôme ne met pas fin à cette question ; au contraire, elle supprime la structure qui, jusqu’alors, permettait de reporter la réponse.
Pourquoi la question « Que vais-je faire ? » pèse-t-elle autant ?
Le poids de cette question ne tient pas à l’absence de réponse, mais au fait que l’on attend une réponse, et ce, rapidement.
La question « Quel métier vas-tu exercer ? » commence à se poser quelques jours seulement après l’obtention du diplôme. Cette pression sociale oblige à raccourcir le processus de réflexion. Or, le délai naturel pour répondre à cette question est de plusieurs semaines.
Le paradoxe du choix de Barry Schwartz s’applique ici aussi (The Paradox of Choice, 2004) : la multitude d’options disponibles ne facilite pas la prise de décision. La phrase « Tu peux tout faire » n’est pas libératrice ; elle est souvent paralysante.
La tolérance à l’incertitude s’apprend
Savoir supporter l’incertitude n’est pas un trait de personnalité, mais une capacité acquise. Les recherches de Todd Kashdan sur la curiosité (Curious?, 2009) montrent que les personnes qui utilisent la curiosité comme moteur ressentent moins d’anxiété dans un contexte d’incertitude. En effet, la curiosité permet de percevoir l’incertitude non pas comme une menace, mais comme un potentiel.
Concrètement, cela signifie que la question « Que vais-je faire ? » est moins utile comme point de départ que « Qu’est-ce qui m’intrigue ? ». La réponse à une grande question de carrière vient souvent de l’accumulation de petits signaux de curiosité.
Le sens précède le projet
Viktor Frankl définit la quête de sens comme la motivation fondamentale de l’existence (Man’s Search for Meaning, 1946). Trouver un emploi et trouver un sens ne relèvent pas du même processus. Mais la culture professionnelle en Turquie confond souvent les deux.
Les projets de carrière élaborés sans avoir répondu à la question du sens reviennent souvent, au bout de quelques années, à la même question : « Que vais-je faire ? ». La différence, c’est qu’à ce moment-là, l’âge et le coût ont changé.
Garder ouverte la question du sens dès la fin des études, sans être obligé d’y répondre, constitue un véritable investissement pour que ce processus se déroule de manière fructueuse.
« Trouver un sens à la vie passe avant de savoir ce que l’on va faire. » > Viktor Frankl, Man’s Search for Meaning, 1946
Le point de vue de Cevvela
- Le sentiment de désorientation après l’obtention du diplôme n’est pas un échec ; c’est une partie naturelle de la période de transition telle que définie par Arnett (2004).
- L’attente d’une réponse rapide à la question « Que vas-tu faire ? » ne facilite pas le processus de réflexion, mais accroît l’anxiété.
- La tolérance à l’incertitude s’apprend ; la curiosité peut servir d’outil dans ce processus (Kashdan, 2009).
- La grande réponse en matière de carrière vient souvent de l’accumulation de petits signaux ; ce n’est pas un plan, mais une orientation qui constitue un bon point de départ.
- Les projets de carrière élaborés sans avoir répondu à la question du sens ont tendance à ramener à cette même question au bout de quelques années (Frankl, 1946).
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