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Cevvela·6/1/2026·8 min de lecture

Vivre pour autrui : perdre son identité

Une érosion silencieuse

La perte d'identité ne résulte généralement pas d'un seul événement dramatique. Elle résulte de l'accumulation de petits renoncements. Au début, on se dit : « Cette fois, faisons comme il veut. » Puis, on ne fait plus part de son opinion, car cela ne vaut pas la peine d'en discuter. Puis, on ne se pose même plus la question de savoir ce que l’on veut, car on ne connaît plus la réponse.

Cette accumulation est silencieuse. Et lorsqu’on s’en rend compte, le processus est souvent déjà bien avancé.

Donald Winnicott a introduit la distinction entre le « moi factice » et le « moi authentique » dans le contexte du développement de l’enfant (The Maturational Processes and the Facilitating Environment, 1965). Le moi authentique est constitué de besoins, d’émotions et de réactions réels. Le moi factice, quant à lui, est une couche d’adaptation développée pour se conformer aux attentes de l’environnement.

Le moi factice n’est pas une pathologie ; c’est un outil social que chacun développe dans une certaine mesure. Le problème survient lorsque cette couche s’épaissit à tel point que la voix du moi authentique devient inaudible.

Identité de rôle et identité de soi

Le psychologue social Henri Tajfel a défini l’identité comme composée de deux couches : l’identité individuelle et l’identité sociale (Social Identity and Intergroup Relations, 1982). L’identité individuelle se compose des caractéristiques, des valeurs et des désirs propres à la personne. L’identité sociale, quant à elle, se compose des rôles et des appartenances à des groupes.

Au fur et à mesure que l’on vit pour les autres, l’identité sociale prend le pas sur l’identité individuelle. L’individu devient alors avant tout « la mère de sa mère », « la personne de confiance de l’entreprise », « celui ou celle qui assure l’équilibre du foyer ». Ce sont là des rôles réels et précieux. Mais si la question de savoir qui se cache derrière ces rôles reste sans réponse, quelque chose s’effrite.

Les signes

Il existe plusieurs signes concrets de l’érosion de l’identité :

L’absence de réponse sincère à la question « Que veux-je ? ». On y réfléchit, mais aucune voix intérieure ne se fait entendre.

Les opinions et les préférences se façonnent en fonction de la réaction des autres. La question « Que va-t-il en penser ? » prime sur son propre point de vue.

Ne pas se souvenir quand ses anciens centres d’intérêt ont été abandonnés. Il y avait quelque chose ; ce n’est plus là. Mais on ne sait pas exactement quand cela a disparu.

Un sentiment de malaise lorsqu’on se retrouve seul. Lorsque se concentrer sur les autres devient un moyen d’action, la solitude peut alors être perçue comme un danger.

Comment amorcer le retour

Le cadre « Je vais trouver mon vrai moi » recèle un paradoxe : cela suppose que ce que l’on cherche se trouve déjà là, prêt, à un endroit précis. Or, l’identité n’est pas statique ; elle se construit.

Le concept de différenciation de Murray Bowen s’avère utile ici (Family Therapy in Clinical Practice, 1978) : l’objectif n’est pas d’atteindre un moi unique et parfait, mais de développer la capacité à distinguer sa propre voix de celle des autres.

Cela commence par de petits pas. Faire un choix en fonction de son propre point de vue. Exprimer un malaise. Consacrer du temps à quelque chose que l’on a longtemps repoussé. Ces gestes ne reconstruisent pas l’identité — mais ils indiquent qu’il y a toujours une voix à l’intérieur.

« Le moi authentique ne disparaît pas ; il est refoulé. Et ce qui est refoulé cherche toujours une issue. » > Donald Winnicott, The Maturational Processes and the Facilitating Environment, 1965

Le regard de Cevvela

  • La perte d’identité n’est pas dramatique ; c’est l’accumulation silencieuse de petits renoncements (Winnicott, 1965).
  • Lorsque l’identité de rôle prend le pas sur l’identité individuelle, la voix authentique devient inaudible (Tajfel, 1982).
  • Plutôt que de rechercher le « vrai moi », distinguer sa propre voix de celle des autres constitue un cadre plus fonctionnel (Bowen, 1978).
  • Le retour n’est pas une grande transformation ; il commence par la prise de conscience de petites réactions authentiques et par le fait de leur laisser de l’espace.
  • Le coaching peut être utilisé dans ce processus pour mettre en lumière la couche du « moi factice » et redécouvrir sa voix authentique.

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